Inscrivez-vous à la newsletter pour rester au courant de l'actualité et recevez en cadeau une nouvelle exclusive:
(*) Vos données personnes resteront confidentielles  

Une dernière danse – partie 6

Dimanche 11 octobre aux alentours de 16 h — quartier résidentiel de Bandol

I

mmobile, Rémi regardait par la fenêtre de la voiture. Devant son air désemparé en sortant du restaurant, Sonia avait proposé de le déposer au commissariat. Préoccupé, discuter avec elle lui semblait au-dessus de ses forces. Pire, son odeur obsédante de citron n’arrivait plus à le transporter. Regroupées, les initiales des prénoms des victimes formaient Afonso. Il en était de même pour leurs noms de famille, leurs professions et leurs adresses. Cette façon malsaine d’être au centre de l’attention le paniquait. Son pouls s’accéléra. Depuis le début de cette affaire, tout tournait autour de lui. Olivia avait été découverte dans sa juridiction. Sur l’insistance de son fiancé et troublé par ce rituel de l’escarpin, il avait trouvé Amandine et Françoise dans des communes voisines.

Les premiers mois, il avait coordonné les enquêtes préliminaires et les recherches. Ses migraines dataient de ce moment. Elles l’épuisaient, le vidaient. Dormant peu, excessivement stressé, il avait jeté toute son énergie dans ces multitudes de petits cailloux, d’indices, de pistes qui finalement avaient débouché sur des impasses. Les somnifères l’avaient soutenu. Ils l’engloutissaient dans un sommeil sans rêves, le coupant de cette voix sournoise qui lui rappelait le looser qu’il était. Ce travail avait fini par payer : un ancien cordonnier, Charles Pierre — et un Pierre de surcroît — fut appréhendé.

Rémi inspira, la poitrine bloquée par une douleur familière. Certes, Charles Pierre ne cessa de clamer son innocence. Il y avait certes cette constellation de détails qui ne collaient pas : le profil psychologique, les incohérences dans son emploi du temps… Mais il fallait calmer la psychose ? Les jours passèrent et il se força à oublier ces détails. Il replongea avec délectation dans sa ville qui revivait. Charles Pierre se suicida trois jours avant son procès. Malgré tout, Rémi fut unanimement acclamé par l’opinion publique et le haut-commandement pour l’arrestation de ce criminel. Rémi n’eut plus d’hésitation : Charles Pierre était coupable.

Il eut son démenti deux semaines plus tard avec le cadavre de Nathalie. La presse se déchaîna, tous ses faits et gestes furent interprétés et triturés. Il ne passait plus un jour sans qu’un nouveau scandale soit à la une : le laxisme dans le respect des procédures, la confusion dans les dates, sa supposée addiction. Rémi savait que les fuites venaient de son commissariat. Il n’avait aucune preuve, mais il était sûr que la taupe était Pérez, un de ses commandants. Celui-ci défiait son autorité. Il prenait même plaisir à le voir se dépêtrer dans les « scandales ».

Loin de se calmer, il engloutit encore plus de cachets, dormit moins jusqu’au jour où sa hiérarchie prit peur. Ils n’avaient pas pris la peine de l’en informer. Rémi l’avait découvert quand Napkic avait débarqué la bouche en cœur dans son commissariat donnant des ordres à ses hommes. Il l’avait si mal supporté. Deux mois de « congés » avec obligation de se traiter. Il avait accepté d’être hors circuit. Lui qui n’était pas proche de sa famille, était allé quelques semaines chez sa mère. Maintenant qu’il était de retour depuis deux jours à peine, voilà que Pierre le propulsait au cœur de l’action.

Rémi hocha la tête pour saluer un collègue et entra dans le commissariat. Intrigué, il dévisagea le jeune pourceau chargé de l’accueil. Il ne l’avait jamais vu. N’était-il pas un peu rondelet pour le métier

– Bonjour, l’inspecteur Napkic s’il vous plaît.

Le bleu le regarda sans comprendre.

– Napkic ?

L’homme fouilla dans une bannette devant lui, comme à la recherche d’un mode d’emploi. Il détailla les habits de Rémi et lui rétorqua sèchement :

– Vos papiers, monsieur.

Rémi réprima un soupir de frustration. Il transpirait et sentait son corps moite. Ils tenaient enfin un indice ! Pierre répétait un schéma : il était obsédé par LUI. Et ce dadais ne le connaissait pas lui, qui avait dirigé ce lieu pendant six ans. Pire il ne semblait pas savoir comment se nommait son nouveau chef ! Son sang ne fit qu’un tour.

– Garçon, appelez-moi l’inspecteur Napkic. N-A-P-K-I-C. Dites-lui que c’est le commissaire Afonso qui le cherche. Vite !

À la mention du grade, le jeunot blêmit avant de disparaître dans le couloir. Cinq puis dix minutes passèrent. Rémi se frotta les mains fébriles. Il avait envie de tout plaquer et d’aller dormir. Le bleu revint flanqué d’un homme plus costaud. Rémi haussa un sourcil. Évidemment, le coq ne se déplaçait pas. Il envoyait une poule. Le visage de l’officier s’illumina en l’apercevant.

– Mais c’est ce très cher « commissaire » ! Comment allez-vous ?

Mieux si on ne collait pas de tels énergumènes à l’accueil!

Rémi contracta la mâchoire :

– Où votre chef ? Je dois lui parler.

Pérez secoua la tête en signe de dénégation. Rémi retint une vague de nausée. Sa vue se troubla et des points noirs apparurent. Il s’affaissa.

Le commandant se précipita, l’attrapa et l’aida à s’asseoir sur un banc. Il s’adressa au jeune homme à l’accueil :

– Ramène-moi une canette au distributeur, s’il te plait.

Pour la deuxième fois de la journée, Rémi se trouva affalé sur un siège avec quelque chose à boire :

– Ça n’a pas l’air d’aller, « commissaire ». Pourquoi ne rentreriez-vous pas ?

Rémi retint un commentaire cinglant. Bien sûr qu’il avait envie d’être au calme, se laver, porter des habits frais. Il voulait avoir des ongles et des dents propres. Il puait de la gueule depuis ce matin. Et cette façon dédaigneuse de l’appeler commissaire. Comme s’il avait gagné son titre dans une pochette surprise !

Il tendit la feuille à l’officier. Le sourire narquois de Pérez s’estompa au fur et à mesure qu’il expliquait sa théorie. Dans l’esprit malade de Pierre, ils avaient un lien quelconque. La mémoire de Rémi s’affola. Peut-être l’avait-il déjà croisé ? Il fallait passer au crible toutes les personnes qui de près ou de loin l’avaient côtoyé dans cette affaire : témoins, proches des victimes, collègues…

Pensif, le regard de Pérez alternait entre lui et la feuille. Quelque chose n’allait pas. Pérez n’avait jamais su masquer ses émotions. Il avait trouvé quelque chose. Il éclata bruyamment une bulle avec son chewing-gum. Rémi se tortilla gêné.

– Intéressant… On va analyser ça de plus près. Où étiez-vous ce matin entre six heures et neuf heures ? Question de routine, ajouta-t-il précipitamment.

La « question » avait surgi comme un caillou qui brisa ses convictions. On lui demandait son alibi ? Pour le meurtre d’Ombeline ? Comment osait-il le soupçonner ? Lui ! Il avait trouvé les connexions entre les affaires ! Croyait-il vraiment qu’il avait assassiné six jeunes femmes pour… Pour quoi au juste ? Rémi perçut avec acuité ce que le fiancé d’Olivia avait ressenti. Pérez devait faire son travail, mais de là à le soupçonner !

Avait-il un alibi ? Les victimes avaient toutes été tuées dans la nuit. Il vivait seul, sortait peu. Les rares rendez-vous galants qu’il avait étaient avec la serveuse du fast-food qu’il baisait un samedi sur deux dans le parking. Occasionnellement, il prenait des verres avec les collègues dans le bar à côté du commissariat. Pérez le savait.

Avait-il un alibi ? Bien sûr que non ! Ça ne pouvait pas être lui. Ce matin, ce fou lui avait téléphoné ! C’était une preuve ! Rémi se retint de lui balancer cet argument : Pérez pouvait toujours rétorquer qu’il s’était lui-même appelé. Il avait fait une terrible erreur en venant ici. Il serra la chemise contre lui et se mit debout.

– J’ai passé une sale journée, je vais y aller.

Pérez éclata d’un rire faux.

– Vous faites bien. Rentrez. Nous allons vérifier tout ça, fit-il en agitant la feuille froissée, et nous prendrons contact avec vous bientôt.

En tant que suspect.

Pérez l’agrémenta d’une petite tape sur l’épaule et le ramena vers le portail.

Fouille mon pote. Tu ne trouveras rien!

Rémi sortit du commissariat, une grosse boule compressant sa poitrine. Les choses n’auraient pu être pire.

 

Lire le septième épisode

No Comments Yet.

What do you think?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *