Inscrivez-vous à la newsletter pour rester au courant de l'actualité et recevez en cadeau une nouvelle exclusive:
(*) Vos données personnes resteront confidentielles  

Une dernière danse – partie 5

Dimanche 11 octobre aux alentours de 16 h — quartier résidentiel de Bandol

 

Rémi ouvrit les yeux et regarda les alentours. Il était allongé sur un banc aux planches bosselées. Malgré les fenêtres ouvertes, l’endroit était étouffant et sentait la friture. Devant lui, au-dessus d’un comptoir, tableaux lumineux affichaient des menus. Rémi fronça les sourcils, soudain perturbé par un crissement interminable. Il avait l’impression qu’on lui sciait les dents avec une molette. Il tourna la tête vers le bruit qui provenait de sa droite. Un homme vêtu d’un short bleu et d’un t-shirt bariolé empilait des tables en acier dans un coin. Son horrible migraine s’éveilla aussi. Il avait l’impression qu’elle jouait avec lui, comme le lion guettant l’antilope crédule. Il regarda l’horloge accrochée à côté des affiches : déjà 16 heures.

Il s’était donc assoupi… Il tenta de se redresser, mais une forte nausée l’envahit. Son bras droit. Il ne le sentait plus. Il étouffa un gémissement. Il mit la main pour masser sa nuque raide. Et une jeune femme se précipita vers lui. Il suspendit son geste. Rémi admira la façon dont ses pieds effleuraient le sol. Les yeux fermés, on ne l’entendait pas venir. Une fée. Elle portait le même haut bariolé que l’homme qui poussa une nouvelle table contre le coin rompant le charme du moment. Rémi grimaça à nouveau. Cet homme allait le tuer !

Les mains douces de la femme voletèrent sur son bras et ses cheveux se déployèrent en corolle sur sa peau. Il eut l’impression d’immerger d’un lac tropical.

– Vous êtes réveillé ! Attendez…

Elle passa un bras dans le dos de Rémi pour lui permettre de s’asseoir. Elle sentait le citron. Rémi voulut la remercier, mais sa mâchoire resta bloquée. Il n’arrivait plus à articuler. Dégouté, il reconnut le gout du sang dans sa bouche. Tremblant, il porta sa main à la lèvre. Elle était fendue. Il toussa violemment. La femme recula et se précipita derrière le comptoir. Rémi grogna, agacé de se sentir si faible, si démuni. C’était sans doute à cause de son agression. Était-ce arrivé sur la plage ?

– Je vous ai retrouvé à deux rues d’ici, expliqua-t-elle en réponse à sa question silencieuse.

Les hanches rondes chaloupèrent vers lui et elle s’agenouilla devant lui. Ses cheveux bouclés lui caressèrent à nouveau la joue. Il lutta pour ne pas y enfouir le visage comme dans un oreiller moelleux. Ils se dévisagèrent et elle s’empourpra joliment.

– Vous n’arrêtiez pas de dire que vous aviez mal à la tête.

Rémi enserra le verre d’eau. Il détailla sa bouche un poil trop grande, faite pour les baisers. Gêné, il baissa les yeux. Elle portait un badge avec son prénom. Il ne bougerait pas. Peut-être ainsi, elle resterait près de lui. Ses doigts étaient boursouflés et son vernis écaillé. Peut-être, elle remonterait sa petite menotte sur son bras. Elle semblait douée pour les caresses. Un bruit métallique les fit sursauter. L’homme les dévisageait d’un air désapprobateur. Rémi appuya sa tête contre le mur. Ombeline. Il avait découvert son cadavre sur la plage. Il baissa les yeux sur ses habits dégoutants. Etait-il parti chez lui pour se changer comme prévu ou avait-il préféré aller directement au commissariat ? Comme si elle lisait dans ses pensées, sa fée ajouta :

– Prenez le temps de vous ressaisir. Le restaurant est fermé. Nous partons dans vingt minutes.

Il hocha la tête et vida le verre d’eau. La fraiche coulée apaisa la vague nauséeuse dans sa gorge. Il regarda le comptoir avec envie. Il tuerait pour un autre verre. Mais sa fée s’affairait déjà à l’arrière-boutique.

Elle s’appelait Sonia. Sophie en russe. Sofia, Safia, Sophy, Soufia, Sophiana… Comme la cinquième victime. Dire qu’il était en train de rêvasser alors que ce fou rodait toujours. Quel abruti. Il sentit une bosse sous sa cuisse et extirpa ce qui le gênait. Le dossier de l’affaire. Un flash lui revint. Une pièce sombre et froide. Il y avait reçu un SMS d’un collègue. Ombeline était morte aux alentours de six heures du matin, trois heures avant que Pierre ne l’appelle. Ce salaud avait menti en prétendant qu’il pourrait la sauver. C’était à ce moment-là qu’on lui avait frappé la tête ! Il porta la main sur son crâne et sentit une bosse.

Il ouvrit la chemise cartonnée et tira une photo au hasard. Olivia Nicolas, la troisième victime. Il admira ses yeux en amande et sa bouche pleine de promesses. C’était une semaine avant qu’elle ne se fasse étrangler. Quel gâchis !

L’homme passa avec un balai en lui jetant un regard hostile. Il se glissa sous le comptoir et disparut à l’arrière. Presque aussitôt, des éclats lui parvinrent. Rémi tendit l’oreille. L’homme semblait en colère. Il se leva et s’approcha du bar :

– Il ne m’inspire pas confiance… Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’attende ?

Rémi hocha la tête, rasséréné. Il avait raison de se méfier. Par les temps qui courent, une femme devait toujours être convenablement accompagnée. Entre ses blessures, ses habits maculés de sang, ses ongles sales et cassés, pas besoin d’être devin pour comprendre qu’il faisait peur à voir. L’homme sortit de l’arrière-boutique. Il portait maintenant une chemisette à carreaux et un jean sombre. Il mit ses lunettes de soleil sur le front et lança :

– J’y avais Soon. On se rappelle tout à l’heure.

Il avait souligné les derniers mots tout en plantant son regard dans celui de Rémi. L’allusion était limpide : « Je sais à quoi tu ressembles. S’il lui arrive quelque chose, tu seras tenu pour responsable. »

Il soutint en retour : « elle est en sécurité ».

– A demain Martial, lui lança « Soon » depuis l’arrière-boutique.

Rémi prit le stylo sur le comptoir et se mit à griffonner au dos d’une feuille. Écrire lui avait toujours permis de fixer ses idées.

Souriantes et épanouies, les victimes aimaient leur vie.

Françoise était passionnée de moto et de sport. C’était sa capitaine qui avait lancé l’alerte en remarquant son absence aux entraînements. Sur une photo d’après-match, on pouvait y voir une rousse aux formes généreuses brandissant avec fierté son titre de championne de France d’Ultimate. Rémi la soupçonnait d’avoir une relation avec l’une des joueuses. Mais personne n’avait pu confirmer cette hypothèse.

Amandine. Mère au foyer. Son mari avait signalé sa disparition. Sur la photo qu’il avait apportée, elle jouait avec ses deux garçons dans une piscine.

Sophie était la plus jolie. Originaire de Nîmes, elle s’était rendue avec ses cousines chez sa tante pour fêter son permis fraîchement obtenu. Rémi se rappelle la femme au dos vouté et au visage défait qui avait débarqué au commissariat.

Amandine, Françoise, Nathalie, Olivia et Sophie. Maintenant, il pouvait rajouter Ombeline à la liste. Six femmes. Elles n’avaient rien en commun à part leur âge proche de la quarantaine. Célibataires ou mères, sportives ou rondes. Quelque chose l’interpella. Tremblant, il regarda sa feuille : ce n’était pas possible.

L’évidence lui asséna un coup. Il n’aurait pas pu le voir avant, il fallait qu’elles soient six. Était-ce un hasard ?

Sonia sortit de l’arrière-boutique. Elle avait troqué son uniforme contre une robe avec des grosses fleurs violettes et des sandales compensées roses. À la façon dont ses hanches se mouvaient, il sentit quelle danseuse agréable elle était. Le genre à se mouler parfaitement à son partenaire. Rémi se crispa. Lui ne pouvait aligner deux pas sans écraser les pieds de ses cavalières. De toute manière, il ne l’inviterait jamais à danser. Mais peut-être qu’elle accepterait de prendre un verre.

Sonia ferma les volets. Pendant la salle basculait progressivement dans le noir, Rémi fouilla dans le dossier une confirmation de son hypothèse. Il inscrivit les noms de famille des victimes en dessous :

Aubry, Ortega, Fourier, Olivier, Soares, Nicolas.

Bon sang ! Ça ne pouvait pas être un hasard.

Amandine, Françoise, Olivia, Nathalie, Sophie et Ombeline.

A, F, O, N, S, O.

Sa vue se troubla. L’angoisse l’étreignit et son cœur cessa de battre. Les mêmes initiales revenaient encore et encore comme une mauvaise mesure. Un flot de bile lui remonta dans la gorge. C’était mauvais. On l’avait piégé.

 

Lire le sixième épisode

Pas encore de commentaires.

Qu’en pensez-vous?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *