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Une dernière danse – partie 3

Dimanche 11 octobre 9 h 40 – Sur une grande avenue – Bandol.

Débouchant sur l’Avenue de la Libération, sirène hurlante, Rémi slalomait entre les autos. Il vira à gauche, évita de justesse une voiture arrêtée à un feu, tourna à droite et dut écraser le frein pour laisser traverser un piéton.

Le message avait été analysé : on avait passé l’appel depuis une plage. La belle affaire ! Des plages, il n’y avait que ça ici ! Il se revit projetant son téléphone fixe contre le mur du salon. La voix fluette de Napkic résonnait encore dans sa tête : « Afonso ! De quel droit réveillez-vous un de mes techniciens pour un canular de mauvais goût ? L’argent du contribuable ne sert pas à poursuivre des chimères ! »

Cet enfoiré. Que devenait la victime dans cette hist…

« La femme ! Pas la victime ! » Elle devait être vivante. Il lui envoya une prière silencieuse. « Bats-toi. Laisse-moi le temps d’arriver ». Ses mains se crispèrent sur le volant. Si jamais elle mourait… Il regarda l’heure sur le tableau de bord : trente minutes s’étaient écoulées depuis le coup de fil. « C’était encore possible de la sauver! »

Sa vue se troubla. Il appuya sa paupière gauche. Saleté de migraine. Il tapa dans sa boite à gants en quête d’un soulagement. Le tiroir céda dans un craquement sec et à cause de la vitesse, le contenu se déversa dans l’habitacle : papiers, emballages vides, restes alimentaires, médicaments pour la diarrhée, vitamine c… Résigné, il ouvrit la vitre. L’air froid et iodé emplit le cockpit. Respire, respire, respire!

Une nouvelle femme aussi tôt, ça ne lui ressemblait pas. Pour les précédentes victimes, des semaines entières s’étaient écoulées entre les découvertes des corps. La dernière en date, Sophie Soares avait été déterrée il y a trois jours. Pierre avait-il décidé d’accélérer la cadence ? Avec un sourire mauvais, il se rappela le jour où il avait trouvé ce surnom. Ce n’était pas un fou ou un dangereux malade comme l’affublait la presse. Ce n’était qu’un homme. Un homme qui bientôt serait écroué, un Pierre. Et des Pierre il en avait côtoyé ! Ça commençait du primaire avec Pierre Bouchard, à son ex beau-frère de pharmacien qui le narguait avec ses montres de luxe et ses séjours sur la Riviera. « Les fonctionnaires avec leurs avantages et les aides sociales provoquent le déclin de ce pays… », bourdonnait-il. Mais la maîtresse avait toujours pincé Pierre Bouchard et le fisc — ses chers collègues fonctionnaires — avait fini par coincer son beau-frère. Beaucoup plus proche, sa dernière journée au poste. Deux interpellations. Le premier avait montré son sexe à des enfants sur la plage et le second avait appelé le commissariat pour « réserver une chambre à l’Hôtel de Police ». Et qu’avaient ces deux abrutis en commun ? Bref, les Pierre n’étaient pas malins, se croyaient au-dessus des lois et finissaient toujours par se faire pincer.

Rémi se gara et vérifia son portable. Faisant fi de Napkic, le technicien avait remonté l’appel jusqu’à la plage dorée. Il ouvrit son GPS et détailla la carte : le littoral désert s’étendait sur quatre cents mètres. Il leva la tête. Personne n’avait osé braver le vent hivernal.

Il emprunta un escalier sablonneux et descendit sur la plage.

« Je ne vais pas lâcher mes hommes dans une zone aussi importante pour une hypothétique victime », pérorait Napkic.

Comme si le tueur allait envoyer un plan en cochant l’endroit où il l’avait laissée ! Ce connard avec son brushing impeccable et ses ongles manucurés. Qui sincèrement avait le temps d’être aussi apprêté ? Napkic pensait-il sérieusement qu’il flânerait toute la journée ?

Il allait scruter toute cette foutue plage, trouver des indices et boucler cette enquête.

Ce cauchemar avait débuté il y a un an avec la découverte du corps d’Olivia Nicolas. Son fiancé avait signalé sa disparition un mois avant. Rémi se rappelait n’avoir pas pris au sérieux cet homme rabougri à la voix douce, presque féminine. Ils formaient un couple si disparate! Olivia était trop belle pour lui, il était persuadé qu’elle avait voulu changer de vie. Une fois le cadavre trouvé, il s’était lancé avec une énergie nouvelle dans l’enquête. Et n’avait dégagé aucune piste sérieuse. Tout aurait pu en rester là… Seulement, l’insistance du fiancé avait poussé Rémi à chercher une affaire similaire sur le territoire national. Rémi fut surpris de détecter deux cas antérieurs rien que dans la région. Avec le même profil : des femmes éduquées proche de la quarantaine. Elles avaient abandonné parents , amis dans une angoisse sourde… Et surtout — détail soigneusement omis dans la presse — elles avaient toutes été étranglées et arborant la même paire d’escarpins en satin rose vif.

Le temps de la discrétion était révolu. À cause de lui, tout était allé de travers. Le « tueur à l’escarpin rose » comme le surnommait la presse semait la panique : une victime le mois passé et la dernière il y a trois jours.

Il s’arrêta un moment et contempla l’immensité de l’océan. Souvent, il venait ici tôt. Il aimait avoir la plage à lui. S’il n’avait pas autant bu hier, il aurait marché ce matin. Peut-être qu’il aurait entendu le téléphone… Peut-être qu’il aurait surpris le tueur. Il frissonna. Le vent glacé s’engouffra dans son pull. Une odeur rance s’échappa de lui. Dégouté, il remonta la fermeture et mit sa capuche. Il baissa les yeux sur son jogging élimé tâché de la sauce bolognaise qu’il avait mangée deux jours avant. Il passa la main sur sa barbe naissante. Sa peau le démangeait. Il inspira une grande bouffée. L’air iodé alla délier le nœud qui comprimait sa tête. Sa migraine s’adoucit. La mer produisait son effet magique.

Quelque chose clochait avec le message du tueur. Rémi se retourna brusquement en sentant une présence derrière lui. La joggeuse se figea comme une biche aux abois. Puis elle le dévisagea avant de reculer et de s’éloigner à grandes foulées. Rémi regarda les nuages de buée qui émanaient d’elle. À cause du vent, il ne l’avait pas entendue approcher.

Le vent…

Rémi écarta les bras et le vent plaqua son manteau contre son corps et il sentit à nouveau l’odeur rance de son corps.

Le vent! Ce matin lorsque Pierre avait appelé, il avait saisi distinctement ses inflexions ainsi que les gémissements de la victime. Que n’avait-il pas perçu ?

Le vent !

Rémi scruta l’horizon avec un œil neuf. Pierre avait forcement téléphoné d’un endroit fermé. Une pièce close comme ce restaurant qui se trouvait cent mètres devant.

Il s’approcha d’une vitre et regarda à l’intérieur de la salle : aucun mouvement. Sur la terrasse, des chaises soigneusement empilées et des tables cadenassées. Sur une affiche ballottée par le vent, on apprenait qu’un bal musette avait eu lieu la veille.

Tout semblait en ordre. Il tourna plusieurs fois sur la terrasse sans rien déceler. Au bout de quelques minutes, il dut se rendre à l’évidence : étant donné la configuration de l’emplacement, Pierre n’aurait pas pu commettre son forfait ici. Il quitta la terrasse en pensant à ses prochaines actions : appeler l’établissement, obtenir la liste des participants. La migraine de Rémi monta d’un cran. Si Napkic ne lui donnait pas des hommes, combien de temps lui faudrait-il pour tous les interroger ?

Il reprit sa lente marche sur le rivage. Il devait examiner encore un bar et une sandwicherie. Il considéra les immeubles bordant la plage. Le coup de fil aurait pu être aussi passé depuis un appartement.  Sa vue se brouilla et ses mains tremblèrent. Il était épuisé. Et puis, ce n’est pas en déambulant au hasard, qu’il trouverait des indices solides. Il allait rentrer. Se doucher, boire un café et des cachets. Ou plutôt l’inverse. Rémi était tellement concentré qu’il ne remarqua pas ce qui le fit trébucher. Agacé, il se releva en s’époussetant. Le sable s’incrusta dans ses habits et collait à sa peau. Les gens balançaient vraiment n’importe quoi ! Il commencerait par la douche. Tout en se secouant, il jeta un coup d’œil sur ce qui l’avait fait tomber… et s’écroula.

Un joli pied verni dans un escarpin rose vif sortait du sable. Il était arrivé trop tard.

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