Une dernière danse – partie 8 (la der des der)

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Dimanche 18 novembre 14 h — Unité pour les malades difficiles de Montfavet – Vaucluse.

 

Recroquevillé dans son lit, Emir regardait fixement une moisissure sur le mur. La chambre était spartiate, le matelas rude et les parois grisées par des graffitis délavés. Il allait bien. Il n’entendait plus les voix. C’était le silence dans sa tête. Si seulement, il pouvait en être de même avec celles du monde extérieur ! Il n’en pouvait plus de ce ballet incessant : les cris des autres malades, le babillage des infirmiers, les psychologues, les interrogatoires, les interviews… Avec le temps, il avait appris à être présent en apparence seulement. Dès qu’il le pouvait, il s’évadait. Aujourd’hui, c’était grâce à cette moisissure. Elle était verte. Rien n’était coloré ici. Tout était blanc sale ou gris pâle. Il aimait bien le vert. Ça lui rappelait les champs. Lola. Il sentait la chaleur du soleil sur sa peau, les papillons, l’odeur de l’herbe. Des coquelicots à perte de vue. La fleur préférée de Lola. Les galopades à travers champs pour la rejoindre, savourer le vent gonfler ses cheveux. Puis des rires, car Lola adorait courir. Elle lui fredonnerait quelque air prétexte à l’entraîner dans une danse survoltée. Elle porterait ses escarpins roses et lui vêtirait son smoking comme ce jour de carnaval à l’école. Et il la ferait virevolter et toucher les étoiles. Tout était bien dans son monde.

Ce qu’Emir n’avait pas vu, c’étaient les deux infirmiers qui le fixaient de l’autre côté de la porte blindée :

– Pfiouuu, il fait froid dans le dos le nouveau.

– Oui, mais moins, il est calme !

– Qu’est-ce qui l’amène ?

– Trouble dissociatif de l’identité. Il a étranglé des femmes.

Le plus corpulent eut un reniflement méprisant.

– Peuh ! Ils disent tous ça ! Laisse-moi deviner… Son autre personnalité est un petit garçon de neuf ans anxieux et maltraité…

– Oh, c’est mieux que ça. C’était un commissaire !

L’autre infirmier écarquilla les yeux :

– T’as pas lu son dossier ? Il a tué une femme rencontrée à un bal et l’a enterrée sur la plage. Le lendemain, il y repart et appelle la police pour dire qu’il a « trouvé » le corps.

 

Le corpulent s’esclaffa :

– Il s’est fait gauler à la plage ? Trop bête !

– Non ! T’y es pas du tout ! Il va au commissariat avec une ramette de papier, affirmant que c’était un dossier sur une espèce de tueur en série. L’officier qui lui a parlé a cru à un canular et l’a rembarré. Du coup, le mec toujours dans son délire, rentre chez lui avec une nénette qu’il a croisée à une sandwicherie, réussit à la convaincre de monter et lui fracasse le crâne.

L’infirmier corpulent écarquilla les yeux.

– Bah, comment la police l’a attrapé alors ?

– Facile, ce couillon a appelé à nouveau les flics en disant qu’il était le commissaire Afonso et qu’il avait arrêté le tueur aux escarpins roses.

 

Fin

Une dernière danse – Partie 7

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Dimanche 11 octobre vers 17 h 30 — Quartier résidentiel des maraîchers — Bandol

Rémi ouvrit la porte d’entrée et laissa Sonia s’engouffrer. Il jeta son pull sur un meuble à côté de lui. Maintenant qu’il avait insisté pour la faire rentrer, il regrettait. Il n’avait qu’une envie : lancer ses baskets à travers la pièce et se couler dans le sofa devant une bière fraiche. De toute façon, lorsqu’elle verrait la saleté dans son appartement, elle prendrait ses jambes à son cou. Il appuya sur l’interrupteur, mais l’entrée resta dans le noir. Il fronça les sourcils et cliqua frénétiquement. Il ne manquait plus que ça ! Il tendit les bras pour se guider et avança à petits pas. Le disjoncteur se trouvait dans une chambre d’appoint au fond.

Les volets étaient baissés depuis trois jours et sans les voyants lumineux de la télé et de la box, l’appartement revêtait un masque angoissant. Rémi progressa, les mains collées au mur. Après avoir cogné son meuble télé et sa bibliothèque, il s’engagea dans le couloir central desservant le reste du logement. Il appuya sur la poignée et ouvrit la première porte qu’il trouva. Heureusement même dans le noir, les pièces projetaient des ambiances très distinctes. Il reconnut la cuisine au cliquetis caractéristique du ventilo de son frigo d’occasion. De faibles rais de lumière passaient par le volet. En parcourant l’endroit du regard, il frissonna. Il eut un mauvais pressentiment : quelque chose n’allait pas. Pourtant, il ne laissa pas la sensation se propager, chassé par une odeur nauséabonde. Il n’avait toujours pas sorti la poubelle depuis son retour. Il grimaça en sentant son pied glisser dans une flaque visqueuse et enleva ses chaussures. Hors de question de disséminer cette fétidité dans tout son appartement. Il ouvrit une seconde porte et reconnut le parfum boisé caractéristique de son gel douche. Il continua à avancer et entendit un claquement sec. Était-ce Sonia ? Il attrapa la poignée du bout des doigts. Il frissonna la fraicheur du parquet se diffusant à travers ses chaussettes. La climatisation avait tourné toute la nuit. Il avança. Le disjoncteur devait se trouver… Rémi se figea. Mais s’il y avait l’air conditionné… Il sentit ses poils se hérisser. Voilà ce qui l’avait dérangé dans la cuisine. Le frigo ne pouvait pas marcher si le courant était coupé ! C’était un piège. Le cœur battant, il se félicita d’avoir enlevé ses chaussures. Il rebroussa chemin vers la porte. Il allait prendre un couteau à la cuisine, puis il… C’est alors qu’une odeur très fleurie lui saisit les narines. La respiration saccadée.

Il était là ! Il venait à peine d’en prendre conscience qu’une corde lui enserra la gorge. Il se débattit. Le lien lui mangeait la chair. Il sentit sa peau s’effriter. Il tira pour faire lâcher prise. C’était surprenant que quelqu’un d’aussi petit ait autant de force. L’ourlet d’une robe lui lécha les mollets. En l’attirant à lui, le parfum s’intensifia. Une poitrine rembourrée s’écrasa dans son dos. Ce fou s’affublait comme une femme. Excitée par l’odeur fleurie, sa migraine s’aviva. Il eut soudain la sensation de perdre conscience et un flot de bile monta dans sa gorge.

Le rire caverneux. La peur s’infiltra en lui et l’impuissance l’abattit. Il eut un hoquet et se retint de vomir. Il devait se ressaisir. Il allait mourir étouffé. Son agresseur lui arrivait à peine à l’épaule. Ses bras tremblaient pour maintenir la corde. Il commençait à fatiguer. La pression décrut. C’était autre chose que de s’attaquer à des femmes ! Rémi banda ses muscles et se remit debout. Déséquilibré, son agresseur desserra son étreinte. Rémi avala tout l’air qu’il put. Le mur. Il devait l’atteindre à tout prix. Mais Pierre se ressaisit et retendit la corde. Rémi oublia tout. Il pensa aux victimes, aux familles, à Charles, à sa brigade. Ce salaud. Il allait payer. Il lui montrerait ! Un cri surgit de ses tripes, vibra dans son corps, enflamma son âme. Il donna un coup de coude incisif dans l’estomac. La corde glissa sur le parquet. Rémi hurla et se retourna. Il hurla et l’empoigna aux épaules. Il hurla et recula avec lui aussi vite qu’il put contre le mur. Un craquement sec se fit entendre.

Rémi tomba à terre à bout de souffle. Son cœur battait si fort, que chaque pulsation lui donnait le sentiment d’être la dernière.

La contrition à sa tête était maintenant insupportable. Il vomit. Il mit ses mains sur sa tempe : s’il s’arrachait l’œil, la souffrance disparaitrait. Il essaya de lutter contre les vagues de l’étourdissement, il devait prendre son téléphone, appeler les renforts… La douleur fut plus puissante, il s’écroula.

 

Fin de la 7ème (et avant-dernière partie!)

Une dernière danse – partie 6

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Dimanche 11 octobre aux alentours de 16 h — quartier résidentiel de Bandol

 

Immobile, Rémi regardait par la fenêtre de la voiture. Devant son air désemparé en sortant du restaurant, Sonia avait proposé de le déposer au commissariat. Préoccupé, discuter avec elle lui semblait au-dessus de ses forces. Pire, son odeur obsédante de citron n’arrivait plus à le transporter. Regroupées, les initiales des prénoms des victimes formaient Afonso. Il en était de même pour leurs noms de famille, leurs professions et leurs adresses. Cette façon malsaine d’être au centre de l’attention le paniquait. Son pouls s’accéléra. Depuis le début de cette affaire, tout tournait autour de lui. Olivia avait été découverte dans sa juridiction. Sur l’insistance de son fiancé et troublé par ce rituel de l’escarpin, il avait trouvé Amandine et Françoise dans des communes voisines.

Les premiers mois, il avait coordonné les enquêtes préliminaires et les recherches. Ses migraines dataient de ce moment. Elles l’épuisaient, le vidaient. Dormant peu, excessivement stressé, il avait jeté toute son énergie dans ces multitudes de petits cailloux, d’indices, de pistes qui finalement avaient débouché sur des impasses. Les somnifères l’avaient soutenu. Ils l’engloutissaient dans un sommeil sans rêves, le coupant de cette voix sournoise qui lui rappelait le looser qu’il était. Ce travail avait fini par payer : un ancien cordonnier, Charles Pierre — et un Pierre de surcroît — fut appréhendé.

Rémi inspira, la poitrine bloquée par une douleur familière. Certes, Charles Pierre ne cessa de clamer son innocence. Il y avait aussi cette constellation de détails qui ne collaient pas : le profil psychologique, les incohérences dans son emploi du temps… Mais était-ce suffisant pour relancer la psychose ? Les jours passèrent et il se força à oublier ces détails. Il replongea avec délectation dans sa ville qui revivait. Charles Pierre se suicida trois jours avant son procès. Malgré tout, Rémi fut unanimement acclamé par l’opinion publique et le haut-commandement pour l’arrestation de ce criminel. Rémi n’eut plus d’hésitation : Charles Pierre était coupable.

Il eut son démenti deux semaines plus tard avec le cadavre de Nathalie. La presse se déchaîna, tous ses faits et gestes furent interprétés et triturés. Il ne passait plus un jour sans qu’un nouveau scandale soit à la une : le laxisme dans le respect des procédures, la confusion dans les dates, sa supposée addiction. Rémi savait que les fuites venaient de son commissariat. Il n’avait aucune preuve, mais il était sûr que la taupe était Pérez, un de ses commandants. Celui-ci défiait son autorité. Il prenait même plaisir à le voir se dépêtrer dans les « scandales ».

Loin de se calmer, il engloutit encore plus de cachets, dormit moins jusqu’au jour où sa hiérarchie prit peur. Ils n’avaient pas pris la peine de l’en informer. Rémi l’avait découvert quand Napkic avait débarqué la bouche en cœur dans son commissariat donnant des ordres à ses hommes. Il l’avait si mal supporté. Deux mois de « congés » avec obligation de se traiter. Il avait accepté d’être hors circuit. Lui qui n’était pas proche de sa famille, était allé quelques semaines chez sa mère. Maintenant qu’il était de retour depuis deux jours à peine, voilà que Pierre le propulsait au cœur de l’action.

Rémi hocha la tête pour saluer un collègue et entra dans le commissariat. Intrigué, il dévisagea le jeune pourceau chargé de l’accueil. Il ne l’avait jamais vu. N’était-il pas un peu rondelet pour le métier

– Bonjour, l’inspecteur Napkic s’il vous plaît.

Le bleu le regarda sans comprendre.

– Napkic ?

L’homme fouilla dans une bannette devant lui, comme à la recherche d’un mode d’emploi. Il détailla les habits de Rémi et lui rétorqua sèchement :

– Vos papiers, monsieur.

Rémi réprima un soupir de frustration. Il transpirait et sentait son corps moite. Ils tenaient enfin un indice ! Pierre répétait un schéma : il était obsédé par LUI. Et ce dadais ne le connaissait pas lui, qui avait dirigé ce lieu pendant six ans. Pire il ne semblait pas savoir comment se nommait son nouveau chef ! Son sang ne fit qu’un tour.

– Garçon, appelez-moi l’inspecteur Napkic. N-A-P-K-I-C. Dites-lui que c’est le commissaire Afonso qui le cherche. Vite !

À la mention du grade, le jeunot blêmit avant de disparaître dans le couloir. Cinq puis dix minutes passèrent. Rémi se frotta les mains fébriles. Il avait envie de tout plaquer et d’aller dormir. Le bleu revint flanqué d’un homme plus costaud. Rémi haussa un sourcil. Évidemment, le coq ne se déplaçait pas. Il envoyait une poule. Le visage de l’officier s’illumina en l’apercevant.

– Mais c’est ce très cher « commissaire » ! Comment allez-vous ?

Mieux si on ne collait pas de tels énergumènes à l’accueil!

Rémi contracta la mâchoire :

– Où votre chef ? Je dois lui parler.

Pérez secoua la tête en signe de dénégation. Rémi retint une vague de nausée. Sa vue se troubla et des points noirs apparurent. Il s’affaissa.

Le commandant se précipita, l’attrapa et l’aida à s’asseoir sur un banc. Il s’adressa au jeune homme à l’accueil :

– Ramène-moi une canette au distributeur, s’il te plait.

Pour la deuxième fois de la journée, Rémi se trouva affalé sur un siège avec quelque chose à boire :

– Ça n’a pas l’air d’aller, « commissaire ». Pourquoi ne rentreriez-vous pas ?

Rémi retint un commentaire cinglant. Bien sûr qu’il avait envie d’être au calme, se laver, porter des habits frais. Il voulait avoir des ongles et des dents propres. Il puait de la gueule depuis ce matin. Et cette façon dédaigneuse de l’appeler commissaire. Comme s’il avait gagné son titre dans une pochette surprise !

Il tendit la feuille à l’officier. Le sourire narquois de Pérez s’estompa au fur et à mesure qu’il expliquait sa théorie. Dans l’esprit malade de Pierre, ils avaient un lien quelconque. La mémoire de Rémi s’affola. Peut-être l’avait-il déjà croisé ? Il fallait passer au crible toutes les personnes qui de près ou de loin l’avaient côtoyé dans cette affaire : témoins, proches des victimes, collègues…

Pensif, le regard de Pérez alternait entre lui et la feuille. Quelque chose n’allait pas. Pérez n’avait jamais su masquer ses émotions. Il avait trouvé quelque chose. Il éclata bruyamment une bulle avec son chewing-gum. Rémi se tortilla gêné.

– Intéressant… On va analyser ça de plus près. Où étiez-vous ce matin entre six heures et neuf heures ? Question de routine, ajouta-t-il précipitamment.

La « question » avait surgi comme un caillou qui brisa ses convictions. On lui demandait son alibi ? Pour le meurtre d’Ombeline ? Comment osait-il le soupçonner ? Lui ! Il avait trouvé les connexions entre les affaires ! Croyait-il vraiment qu’il avait assassiné six jeunes femmes pour… Pour quoi au juste ? Rémi perçut avec acuité ce que le fiancé d’Olivia avait ressenti. Pérez devait faire son travail, mais de là à le soupçonner !

Avait-il un alibi ? Les victimes avaient toutes été tuées dans la nuit. Il vivait seul, sortait peu. Les rares rendez-vous galants qu’il avait étaient avec la serveuse du fast-food qu’il baisait un samedi sur deux dans le parking. Occasionnellement, il prenait des verres avec les collègues dans le bar à côté du commissariat. Pérez le savait.

Avait-il un alibi ? Bien sûr que non ! Ça ne pouvait pas être lui. Ce matin, ce fou lui avait téléphoné ! C’était une preuve ! Rémi se retint de lui balancer cet argument : Pérez pouvait toujours rétorquer qu’il s’était lui-même appelé. Il avait fait une terrible erreur en venant ici. Il serra la chemise contre lui et se mit debout.

– J’ai passé une sale journée, je vais y aller.

Pérez éclata d’un rire faux.

– Vous faites bien. Rentrez. Nous allons vérifier tout ça, fit-il en agitant la feuille froissée, et nous prendrons contact avec vous bientôt.

En tant que suspect.

Pérez l’agrémenta d’une petite tape sur l’épaule et le ramena vers le portail.

Fouille mon pote. Tu ne trouveras rien!

Rémi sortit du commissariat, une grosse boule compressant sa poitrine. Les choses n’auraient pu être pire.

 

Fin de la sixième partie

Une dernière danse – partie 5

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Dimanche 11 octobre aux alentours de 16 h — quartier résidentiel de Bandol

 

Rémi ouvrit les yeux et regarda les alentours. Il était allongé sur un banc aux planches bosselées. Malgré les fenêtres ouvertes, l’endroit était étouffant et sentait la friture. Devant lui, au-dessus d’un comptoir, tableaux lumineux affichaient des menus. Rémi fronça les sourcils, soudain perturbé par un crissement interminable. Il avait l’impression qu’on lui sciait les dents avec une molette. Il tourna la tête vers le bruit qui provenait de sa droite. Un homme vêtu d’un short bleu et d’un t-shirt bariolé empilait des tables en acier dans un coin. Son horrible migraine s’éveilla aussi. Il avait l’impression qu’elle jouait avec lui, comme le lion guettant l’antilope crédule. Il regarda l’horloge accrochée à côté des affiches : déjà 16 heures. Il s’était donc assoupi… Il tenta de se redresser, mais une forte nausée l’envahit. Son bras droit. Il ne le sentait plus. Il étouffa un gémissement. Il mit la main pour masser sa nuque raide. Et une jeune femme se précipita vers lui. Il suspendit son geste. Rémi admira la façon dont ses pieds effleuraient le sol. Les yeux fermés, on ne l’entendait pas venir. Une fée. Elle portait le même haut bariolé que l’homme qui poussa une nouvelle table contre le coin rompant le charme du moment. Rémi grimaça à nouveau. Cet homme allait le tuer !

Les mains douces de la femme voletèrent sur son bras et ses cheveux se déployèrent en corolle sur sa peau. Il eut l’impression d’immerger d’un lac tropical.

– Vous êtes réveillé ! Attendez…

Elle passa un bras dans le dos de Rémi pour lui permettre de s’asseoir. Elle sentait le citron. Rémi voulut la remercier, mais sa mâchoire resta bloquée. Il n’arrivait plus à articuler. Dégouté, il reconnut le gout du sang dans sa bouche. Tremblant, il porta sa main à la lèvre. Elle était fendue. Il toussa violemment. La femme recula et se précipita derrière le comptoir. Rémi grogna, agacé de se sentir si faible, si démuni. C’était sans doute à cause de son agression. Était-ce arrivé sur la plage ?

– Je vous ai retrouvé à deux rues d’ici, expliqua-t-elle en réponse à sa question silencieuse.

Les hanches rondes chaloupèrent vers lui et elle s’agenouilla devant lui. Ses cheveux bouclés lui caressèrent à nouveau la joue. Il lutta pour ne pas y enfouir le visage comme dans un oreiller moelleux. Ils se dévisagèrent et elle s’empourpra joliment.

– Vous n’arrêtiez pas de dire que vous aviez mal à la tête.

Rémi enserra le verre d’eau. Il détailla sa bouche un poil trop grande, faite pour les baisers. Gêné, il baissa les yeux. Elle portait un badge avec son prénom. Il ne bougerait pas. Peut-être ainsi, elle resterait près de lui. Ses doigts étaient boursouflés et son vernis écaillé. Peut-être, elle remonterait sa petite menotte sur son bras. Elle semblait douée pour les caresses. Un bruit métallique les fit sursauter. L’homme les dévisageait d’un air désapprobateur. Rémi appuya sa tête contre le mur. Ombeline. Il avait découvert son cadavre sur la plage. Il baissa les yeux sur ses habits dégoutants. Etait-il parti chez lui pour se changer comme prévu ou avait-il préféré aller directement au commissariat ? Comme si elle lisait dans ses pensées, sa fée ajouta :

– Prenez le temps de vous ressaisir. Le restaurant est fermé. Nous partons dans vingt minutes.

Il hocha la tête et vida le verre d’eau. La fraiche coulée apaisa la vague nauséeuse dans sa gorge. Il regarda le comptoir avec envie. Il tuerait pour un autre verre. Mais sa fée s’affairait déjà à l’arrière-boutique.

Elle s’appelait Sonia. Sophie en russe. Sofia, Safia, Sophy, Soufia, Sophiana… Comme la cinquième victime. Dire qu’il était en train de rêvasser alors que ce fou rodait toujours. Quel abruti. Il sentit une bosse sous sa cuisse et extirpa ce qui le gênait. Le dossier de l’affaire. Un flash lui revint. Une pièce sombre et froide. Il y avait reçu un SMS d’un collègue. Ombeline était morte aux alentours de six heures du matin, trois heures avant que Pierre ne l’appelle. Ce salaud avait menti en prétendant qu’il pourrait la sauver. C’était à ce moment-là qu’on lui avait frappé la tête ! Il porta la main sur son crâne et sentit une bosse.

Il ouvrit la chemise cartonnée et tira une photo au hasard. Olivia Nicolas, la troisième victime. Il admira ses yeux en amande et sa bouche pleine de promesses. C’était une semaine avant qu’elle ne se fasse étrangler. Quel gâchis !

L’homme passa avec un balai en lui jetant un regard hostile. Il se glissa sous le comptoir et disparut à l’arrière. Presque aussitôt, des éclats lui parvinrent. Rémi tendit l’oreille. L’homme semblait en colère. Il se leva et s’approcha du bar :

– Il ne m’inspire pas confiance… Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’attende ?

Rémi hocha la tête, rasséréné. Il avait raison de se méfier. Par les temps qui courent, une femme devait toujours être convenablement accompagnée. Entre ses blessures, ses habits maculés de sang, ses ongles sales et cassés, pas besoin d’être devin pour comprendre qu’il faisait peur à voir. L’homme sortit de l’arrière-boutique. Il portait maintenant une chemisette à carreaux et un jean sombre. Il mit ses lunettes de soleil sur le front et lança :

– J’y avais Soon. On se rappelle tout à l’heure.

Il avait souligné les derniers mots tout en plantant son regard dans celui de Rémi. L’allusion était limpide : « Je sais à quoi tu ressembles. S’il lui arrive quelque chose, tu seras tenu pour responsable. »

Il soutint en retour : « elle est en sécurité ».

– A demain Martial, lui lança « Soon » depuis l’arrière-boutique.

Rémi prit le stylo sur le comptoir et se mit à griffonner au dos d’une feuille. Écrire lui avait toujours permis de fixer ses idées.

Souriantes et épanouies, les victimes aimaient leur vie.

Françoise était passionnée de moto et de sport. C’était sa capitaine qui avait lancé l’alerte en remarquant son absence aux entraînements. Sur une photo d’après-match, on pouvait y voir une rousse aux formes généreuses brandissant avec fierté son titre de championne de France d’Ultimate. Rémi la soupçonnait d’avoir une relation avec l’une des joueuses. Mais personne n’avait pu confirmer cette hypothèse.

Amandine. Mère au foyer. Son mari avait signalé sa disparition. Sur la photo qu’il avait apportée, elle jouait avec ses deux garçons dans une piscine.

Sophie était la plus jolie. Originaire de Nîmes, elle s’était rendue avec ses cousines chez sa tante pour fêter son permis fraîchement obtenu. Rémi se rappelle la femme au dos vouté et au visage défait qui avait débarqué au commissariat.

Amandine, Françoise, Nathalie, Olivia et Sophie. Maintenant, il pouvait rajouter Ombeline à la liste. Six femmes. Elles n’avaient rien en commun à part leur âge proche de la quarantaine. Célibataires ou mères, sportives ou rondes. Quelque chose l’interpella. Tremblant, il regarda sa feuille : ce n’était pas possible.

L’évidence lui asséna un coup. Il n’aurait pas pu le voir avant, il fallait qu’elles soient six. Était-ce un hasard ?

Sonia sortit de l’arrière-boutique. Elle avait troqué son uniforme contre une robe avec des grosses fleurs violettes et des sandales compensées roses. À la façon dont ses hanches se mouvaient, il sentit quelle danseuse agréable elle était. Le genre à se mouler parfaitement à son partenaire. Rémi se crispa. Lui ne pouvait aligner deux pas sans écraser les pieds de ses cavalières. De toute manière, il ne l’inviterait jamais à danser. Mais peut-être qu’elle accepterait de prendre un verre.

Sonia ferma les volets. Pendant la salle basculait progressivement dans le noir, Rémi fouilla dans le dossier une confirmation de son hypothèse. Il inscrivit les noms de famille des victimes en dessous :

Aubry, Ortega, Fourier, Olivier, Soares, Nicolas.

Bon sang ! Ça ne pouvait pas être un hasard.

Amandine, Françoise, Olivia, Nathalie, Sophie et Ombeline.

A, F, O, N, S, O.

Sa vue se troubla. L’angoisse l’étreignit et son cœur cessa de battre. Les mêmes initiales revenaient encore et encore comme une mauvaise mesure. Un flot de bile lui remonta dans la gorge. C’était mauvais. On l’avait piégé.

 

Fin de la cinquième partie

Une dernière danse – partie 4

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Dimanche 11 octobre 13 h 15 — dans un quartier résidentiel de Bandol

 

Assis confortablement dans son salon, Emir jubilait. Les chaînes d’info en continu ne parlaient que de ça : la nouvelle victime du tueur à l’escarpin rose.

Ombeline Ortega, 42 ans, originaire de Nancy, était assistante médicale depuis huit ans. Il prit un malin plaisir à découvrir les pans de sa vie qu’Ombeline lui avait cachés. Il se carra confortablement et but une gorgée de bière. Ses anciens collègues se rappelaient la femme enjouée et professionnelle qu’elle était. Emir zappa ainsi de reportage exclusif en rétrospective jusqu’à être repu. Il gloussa, ivre de joie. La police tournait en rond : elle ne l’arrêterait jamais.

Il sortit du salon, emprunta le couloir et dirigea vers le fond de l’appartement en fredonnant. Il avait envie de danser. Il l’ouvrit et aspira les odeurs âpres du produit nettoyant du parquet. Ça sentait le propre, ça sentait les jours de rentrée dans son village, lorsque tous les élèves étaient mis à contribution pour le grand ménage de la classe. Comme à chaque fois, il prit quelques secondes pour détailler la pièce. Elle lui ressemblait : sobre et luxueuse. Il avait choisi lui-même les couleurs et la décoration : des amplis intégrés dans chaque coin de l’espace, les miroirs sur toute une longueur pour admirer sa danse divine, la piste en chêne massif. Le tout était insonorisé pour plus de discrétion. Ici, il pouvait valser de tout son saoul et revivre tous ses spectacles. Pour l’instant, aucune n’était arrivée à la cheville de Lola. Sa douce et tendre Lola. Il ferma les yeux. Il courait dans leur champ. Lola adorait jouer à cache-cache. Elle n’était pas très dure à trouver. Il sentait les herbes hautes gifler son visage, son rire cristallin porté par le vent, quand elle retenait sa respiration répugnant à être découverte. Il éternisait les parties pour son plaisir à elle. Lola aimait la vie. Rien n’aurait dû arriver à sa Lola.

Il contempla la masse informe ligotée dans un coin de la pièce : la silhouette élancée, les joues marbrées de larmes sèches, les yeux rougis, les cheveux bruns souples. Elle avait fini par s’endormir. Serait-elle aussi légère que les autres une fois dans ses bras ? Serait-elle tout aussi douce une fois raide et froide ?

Fin de la quatrième partie